L'histoire s'accélérant dans tous les domaines, je n'évoquerai ici que la période des trente à quarante dernières années. L'héritage légué par les périodes plus anciennes ne peut être exploité tant les interruptions dues principalement aux conflits mondiaux ont brisé la dynamique qui conditionne toute évolution. Quant à la période du soldat PHILPIDES les documents sont trop rares pour en tirer quelques conclusions .Ses chaussures avaient-elles plus de trois bandes pour entourer ses mollets ?
Depuis les années 70, la course sur route a évolué. Dans quel sens? En bien, en mal ? Sans doute dans les deux. Interdisons-nous tout jugement mais force est de constater aujourd'hui sa vitalité, et de cela nous ne pouvons que nous réjouir car le contraire aurait été le signe d'une stagnation annonçant inévitablement sa disparition.
Oui la course sur route a évolué, mais fortement marquée, imprégnée de cet esprit Spiridon que lui a insufflé la revue-mère. Elle a apporté dans le panorama sportif un souffle nouveau, une nouvelle façon de "faire du sport" qui marque durablement cette discipline et qui s'est propagé d'ailleurs dans d'autres sports: à savoir: la pratique sportive, compétitive dans un esprit de participation ludique, festive qui n'exclut pas l'effort physique que requiert le sport d'endurance. On peut imaginer que cela aurait été différent si c'était la FFA qui avait relancé la course sur route ! Les épreuves officielles, aux championnats d'Europe, du monde, aux Jeux n'ont rien à voir avec les courses dominicales. Mais si tel avait été le cas, la mixité homme-femme dans les pelotons n'aurait pas vu le jour, les associations non affiliées n'auraient pas été reconnues et dans les classements, à part les licenciés, tout le monde aurait été classé NL, non licencié, les tarifs d'inscription seraient différents entre licenciés et non licenciés, le certificat médical aurait été obligatoire dès le début; autant de mesures qui auraient freiné voir stoppé l'essor de la course sur route en 1970 et sur lesquelles d'ailleurs des conservateurs fédéraux tentent constamment de faire appliquer.
Je ne referai pas aujourd'hui l'historique du Mouvement Spiridon mais pour ceux qui étaient présents la dernière fois et qui s'en souviennent, on peut mesurer à travers cette histoire un aspect de cette évolution. Limitée d'abord aux seuls Spiridons Clubs régionaux, la création d'associations de coureurs non affiliés à la fédération s'est petit à petit étendue et, alors que les Spiridons clubs diminuaient en nombre, se sont créées une multitude d'associations de taille modeste, d'un positionnement local mais dont l'esprit de convivialité, de camaraderie ressemble à celui des Spiridons régionaux, et c'est un des grands mérites des Spiridons d'avoir donné l'exemple de ce qui pouvait se faire en dehors du cadre fédéral.
Mais la course sur route, c'est d'abord les coureurs.
C'est à travers l'explosion du nombre de participants qu'il faut analyser les changements, si changements il y a, du coureur d'aujourd'hui par rapport à celui d'hier. Subissant les influences, les pressions commerciales qui se sont abattues sur ce nouveau panel de consommateurs, il est évident que la mentalité du peloton s'est modifiée au fil des années.
Les frontières se sont dessinées avec plus de précision entre les coureurs, entre le galérien du bitume et le coureur occasionnel, mais tous sont sûrement plus ou mieux entraînés que leurs prédécesseurs. Les différences qui les caractérisent sont peut-être moins affirmées que ce qu'il peut paraître. Le désir de liberté, le refus de toute contrainte, l'envie d'y associer la fête sans exclure la performance sont communs à tous et rejoignent en fait les sentiments des premiers coureurs nourris au lait Spiridon. Plus notable est l'apparition au fil des ans du coureur indépendant qui prend le départ, franchit la ligne d'arrivée et s'en retourne chez lui satisfait du devoir accompli. Mais l'image la plus forte qui s'est imposée est celle du coureur qui ne fait jamais de compétition, qui fait son jogging régulièrement mais qu'on ne verra jamais avec un dossard sur le ventre. En fait, à travers les épreuves disputées en ville, cette image s'est petit à petit installée dans le paysage urbain et plus personne ne s'étonne maintenant de voir un coureur dans sa rue. Les regards curieux voire ironiques que suscitait dans le passé cette vision a laissé la place à des lueurs d'admiration voire d'envie. Qui aurait imaginé cela il y a trente ans?
Mais la course sur route, c'est aussi des courses.
Après quelques années de tâtonnements, période qui a permis la naissance de plusieurs "classiques", il était inévitable que l'administration, toujours lente à la détente, prennent les choses en mains. N'oublions quand même pas que nous évoluons sur la voie publique. Il était aussi inévitable que l'Etat conforte dans sa position la fédération délégataire trop heureuse de récupérer un bébé qu'elle avait délaissé et même abandonné les premières années, sur le bord de la route.
Face à la montée en puissance et en nombre des pelotons, l'administration a dû reconnaître bon gré mal gré, l'existence d'une nouvelle discipline sportive. On peut néanmoins regretter sa difficulté, sa réticence à intégrer cet élément nouveau dominé par le mouvement sportif non institutionnel et de n'avoir pas joué son rôle d'arbitre chargé de faire respecter la Loi. Mais peut-il en être autrement pour les fonctionnaires du ministère de la jeunesse et des sports pour qui les fédérations constituent leur fond de commerce? Que feraient-ils avec pour clientèle uniquement que des non licenciés ?
Le fossé s'est néanmoins creusé entre les méga épreuves et les courses de province, de village. Mais n'est-ce pas ce qui se passe dans le contexte économique actuel ?
Ces grandes messes se sont toutes inspirées d'un seul modèle de référence: le marathon de New York, véritable Mecque de la course sur route. Son succès obsède les organisateurs qui veulent l'imiter mais ne l'égale jamais. Ils rêvent d'arriver au même niveau, mais en trois ans, mais oublient qu'il a fallu presque dix ans à New York pour s'imposer. Ces épreuves se sont développées principalement par l'utilisation des nouvelles technologies. Peut-on imaginer un classement manuel pour plus de 20000 participants? Même l'industrie du textile avec ses progrès du 18° et 19° siècle est mise à contribution. Peut-on imaginer 20000 tee shirts tricotés à la main ? Quant aux postes de ravitaillement et d'épongement, ils doivent maintenant obéir à des règles strictes d'hygiène et de sécurité. Peut-être obligera-t-on un jour l'organisateur à remettre à chaque coureur au départ un sachet semblable à celui qu'on utilise dans les avions en cas de troubles gastriques afin de ne pas polluer le macadam !!
Attention, on ne rigole plus! C'est du sérieux la course sur route.
Si la distance du marathon s'impose naturellement comme distance de référence, les courses de ville à ville comme Marvejol-Mende, Marseille-Cassis, Alençon Medavy ont ignoré l'élément kilométrique dans leur organisation. Il n'en est plus de même aujourd'hui et l'on sent l'influence négative de la FFA qui a tendance à tout normaliser. La création d'un corps de mesureur s'assimile à celle des polyvalents du fisc. Et des nouvelles distances officielles sont ainsi apparues : 5km ,10km, Ekiden, semi-marathon à la place du 25 km avec chaque fois à la clef un titre de champion de France. NAPOLEON qui connaissait le goût des français pour les médailles créa la Légion d'Honneur, la FFA qui apprécie le goût de l'argent multiplie les championnats de France. Combien d'organisations ont disparu après avoir organisé de tels championnats, ruinées par les exigences financières de la FFA? Et qui se souvient des vainqueurs ? L'exemple le plus frappant est celui des championnats des 100km réclamés paraît-il par les coureurs. Ils permettent surtout aux officiels venant de Paris de passer un week end en province aux frais de l'organisateur. Ils n'assistent pas au départ donné trop tôt le matin, et sur la ligne d'arrivée, quand ils ont les trois premiers, ils s'en retournent à Paris laissant le pauvre organisateur avec un déficit conséquent.
Les coureurs courent mais la fédération les rattrapent. D'abord sur la route, puis en côte maintenant dans les trails. La pieuvre fédérale lance ses tentacules venimeuses sur des proies bienveillantes. Et les titres abondent! Champion de France de Trail ! Une poignée d'irréductibles résiste vaillamment: ce sont les coureurs de grand fond, d'ultra-fond. On retrouve là le parfum des débuts de la course sur route. N'omettons pas quand même de souligner que, toujours prête à rappeler ses droits, la FFA en oublie ses devoirs. Dans ses attributions que la délégation de pouvoir lui accorde, la délivrance des titres nationaux, régionaux et départementaux est inscrite. Combien de départements décernent-ils-le titre de champion départemental de marathon ?
C'est peut-être dans le domaine des équipements que l'évolution est la plus notable.
La vision des photos "anciennes", celles des années 1970, permet de mesurer les changements dans la tenue du coureur. Certes nous sommes loin du coureur à grandes moustaches, au maillot rayé du début du 20° siècle, mais les différences sont évidentes. Les couleurs sont plus vives, plus variées, le décor est orné de panneaux publicitaires indiquant l'omni présence du commercial. L'industrie du sport est passée par là. Même le dossard a du se plier, mais pas être plié, aux exigences du sponsor ! A-t-il encore sa place, son rôle ce dossard à l'heure des nouvelles technologies, à l'heure de la puce ? Plutôt que d'être ramené à un simple numéro, ce qui rappelle les plus sinistres moments de la seconde guerre mondiale, le coureur voit maintenant son nom inscrit sur le dossard comme cela s'est vu au dernier marathon d'Amsterdam pour Gebreselassie ou même dans certains meeting d'athlétisme. Le nom remplaçant un numéro, on ne peut que s'en féliciter!
Mais le coureur nouveau est arrivé!
Fini le temps du short et du teeshirt. Voici le camel-bag !Moi je croyais que c'était un sac destiné à porter les paquets de cigarettes CAMEL! Il n'est pas interdit de fumer dans un cent bornes ! Pas encore ! Non, C'est une outre qui permet de s'hydrater en courant, sans s'arrêter et d'éviter ainsi de dire un petit bonjour amical aux dames des ravitaillements. Et le coureur moderne avance au rythme de la musique de son walkman à travers le casque qu'il porte sur ses oreilles. Isolé dans son monde, il consulte constamment le chrono à quartz multifonctions qui lui permet de mémoriser le temps de chaque kilomètre. Fixé autour du buste, le cardiofréquencemètre transmet à un cadran sa fréquence cardiaque avec un bip bip d'alerte pour éviter de se mettre dans le rouge, sans oublier l'inévitable téléphone portable pour converser et donner sa position. Ainsi, transformé en coureur bio nique, chaussé de Nike, le coureur est prêt à se faire niqué par la FFA !
Alain Mimoun à Melbourne avec son mouchoir noué aux quatre coins sur sa tête est relégué au temps de la préhistoire !
Pourtant réduite à un minimum, la tenue vestimentaire a subi les contraintes commerciales. Le seul progrès que l'on pouvait enregistrer dans ce domaine a été celui révélé par l'anglais Ron Hill en 1969 au marathon d'Athènes .Sous une chaleur torride, qui est le principal ennemi du coureur, il portait ce jour-là un maillot à résille qui permettait ainsi une meilleure évacuation naturelle de la transpiration. Hélas cette idée n'eut pas de lendemain car son seul défaut était de ne rien pouvoir "floquer" sur ce tissu rempli de vide ! Cette tenue fut reprise par une autre communauté et l'on voit maintenant plus de maillot résille dans les Gay Pride que dans les pelotons de marathons
Et que dire des chaussures ! Nous sommes loin des EB Eugène Bretting constructeur allemand des années 70 aux semelles fines comme du papier à cigarette, qui ne tenait qu'un marathon, mais d'un rendement exceptionnel du à leur légèreté. La profusion actuelle des modèles donne le vertige. Il suffit d'entrer dans un magasin spécialisé pour s'en rendre compte. Les petites marques n'ont plus leur place et certaines qui faisaient de bons produits ont aujourd'hui disparu. Seules les grosses pointures ont droit de cité et nous tombons là dans le commercialisme avec tous ses travers. La publicité tend à représenter toute innovation, même modeste, comme la révolution du siècle. Une simple bande réfléchissante, des feux clignotants aux talons permettant l'entraînement nocturne en toute sécurité, et les prix s'envolent. Bientôt, même le lacet sera profilé surtout avec l'apparition du lacet extensible à mémoire de forme, prix Malin à la foire de Paris 2006, fabriqué à Vidauban; 10 euros ! Il serre la chaussure et élément important, évite de faire la rosette ! Les modèles de chaussures sont pronatoires, supinatoires, universels mais le comble fut atteint avec la semelle intelligente, celle dotée d'une puce électronique ou plutôt d'un véritable ordinateur qui joue le rôle d'un "coach virtuel" et que vous pourrez ensuite connecter à un I-pod (modèle nano exclusivement) ! Quelqu’un a dit que l'homme marchait avec sa tête. Le voilà qu'il pense avec ses pieds ! Encore plus fort ! la chaussure avec semelle à ressort ! C'est nouveau, ça vient de sortir! Je ne vous dirai pas la marque. Produit consommable, la chaussure emprunte la même route que les pneumatiques !
Outre l'équipement et les produits dérivés directement liés au coureur, se sont développées au fil des ans des économies induites qui situent la course sur route comme un vecteur commercial non négligeable. Bien sur, on est loin des sports d'équipe, du golf ou du tennis mais la course sur route devance nettement l'athlétisme traditionnel dans le domaine du marchandising. Il faut dire que nous sommes là dans un sport pratiqué uniquement par des adultes qui n'hésitent pas à investir dans leur passe-temps favori.
Et parmi les activités économiques induites, la presse s'est engouffrée dans ce nouveau créneau porteur. On mesure maintenant les énormes erreurs de gestion de Noël TAMINI qui étant le premier et le leader sur ce marché en 1975 n'a pas su défendre sa position. Car il faut le reconnaître, la qualité rédactionnelle des Jogging, VOMag et autres n'arrive pas à la cheville de celle de SPIRIDON. Le côté répétitif des articles, qui n'abordent jamais les vrais problèmes, confère à ces revues un aspect artificiel qui lasse vite: "Comment s'entraîner pour faire moins de 3 heurs au marathon, comment s'alimenter etc" sont les rubriques qui reviennent périodiquement. Ce sont les vieilles recettes des magazines féminins qui ressortent régulièrement les fiches cuisines en changeant simplement les photos. Et puis leur dépendance financière vis à vis des organisateurs qui leur achètent des encarts publicitaires, des marques de chaussures qui prennent des pages entières mais surtout leur allégeance à la FFA qu'il ne faut pas fâcher rendent ces revues aussi lisses que leur papier glacé. La composition des pelotons se renouvelle souvent, leurs lecteurs aussi.
Mais ces activités économiques se révèlent quelquefois positives pour le coureur. Il en est ainsi des agences de voyage. Nous sommes loin du déplacement organisé par le steward d'Air France Georges Salzeinstein qui emmenait les coureurs aux premiers marathons de NewYork. Les professionnels du tourisme ont pris le relais et offrent des pack complets. Il faut reconnaître un service de qualité mais déplorer que les coureurs connaissent quelquefois mieux les épreuves étrangères que les courses de leur pays! Mais n'est-ce pas là un mal du français en général qui connaît mieux l'étranger que son pays !
Mais plus qu'une évolution, c'est une révolution qu'a opéré la course sur route dans le monde sportif. En alignant pour la première fois sans doute dans le monde du sport sur la même ligne de départ des hommes et des femmes, la course sur route provoqua un séisme qui fit sans doute se retourner Coubertin dans sa tombe ! Les premières marathoniennes: Josy Valenti, Chantal Langlacé ouvraient la voie. Mais il fallu très vite déchanter. Sous l'impulsion des firmes commerciales, je pense notamment à New Balance qui fut la première marque à sortir un modèle de chaussure exclusivement féminin, des courses réservées uniquement aux femmes apparurent, encouragées d'ailleurs par les femmes elles-mêmes. Les revendications féminines se manifestèrent surtout pour l'égalité des primes, ce qui était tout a fait normal. Revendication qui n'aurait pas eu lieu d'être s'il n'y avait pas de primes du tout ! Ainsi trente ans après, la situation des femmes ne s'est guère améliorée quand on constate par exemple la discrimination qui est pratiquée entre elles lors des "grands marathons". Les "rapides" partent seules, avant les autres, qui elles partent avec les hommes ! A croire qu'elles sont plus ou moins féminines que les premières ! Leurs performances qui se sont améliorées, ne sont plus typiquement féminines. Elles sont maintenant ramenées à mesurer l'écart qui les séparent par rapport aux performances des hommes et le comble est atteint quand on a vu des lièvres masculins dans une course féminine! Retour à la case départ pour nos compagnes
Cette tendance est encouragée par le monde fédéral car elle va dans le sens de l'élitisme et tourne le dos au caractère égalitaire et libertaire des débuts de la course sur route. Et l'on retrouve la même démarche dans le domaine des catégories, sujet particulièrement délicat qu'il faut aborder avec des pincettes. La revue SPIRIDON elle-même parrainait le challenge "cîme" qui incluait des catégories. En flattant ainsi l'égo de certains, ce fut le départ d'une course aux médailles et aux coupes. Autant de problèmes supplémentaires pour le pauvre organisateur. L'Italie reste championne dans cette spécialité. Les médaglia d'oro abondent ! Et là aussi , l'occasion était trop belle pour la fédération toujours prompte à classifier, à quantifier, à réglementer et à affirmer ainsi sa présence.
Les barrières psychologiques qui s'élevaient à l'énoncé du mot "marathon" se sont définitivement effondrées. La distance ne fait plus peur et tout le monde se lance à l'assaut de ce qui fut une citadelle remplie de mystères. Les techniques de préparation se sont affinées et il n'est vraiment plus question de la solitude du coureur de fond dans un peloton de 10000 participants. Mais rappelons que le coureur de 1970 se lançait à l'assaut de cette distance mythique avec pour seul bagage sa bonne volonté, son courage et l'insouciance des découvreurs. Souvenons-nous qu'Alain Mimoun n'avait jamais couru de marathon avant Melbourne! Les théories de COOPER commençaient à être connues, mais celles du docteur VAN AAKEN, adepte de l'endurance intégrale, l'étaient plus. Aligner des kilomètres à vitesse lente devenait le credo du coureur de fond. C'était à la portée de tout le monde. Pas besoin de piste d'athlétisme pour étalonner les distances, seule une montre pour indiquer le temps d'entraînement était nécessaire. Le règne du jogging pouvait commencer. Le meilleur terrain d'entraînement étant celui situé devant sa porte, les concierges d'immeuble virent débouler leur locataire en petite tenue partant faire leur jogging. Et les femmes emboîtèrent le pas de leur mari avant de se lancer toute seule. Et le soir sur le boulevard on peut voir ce spectacle étonnant de deux catégories de dames légèrement vêtues, l'une arpentant le trottoir, alors que l'autre l'avalent à grandes enjambées. Seule la vitesse de leur déplacement peut-elle les différencier ? Et puis en 1984, arriva le professeur CONCONI de Milan et de nouveaux mots vinrent s'ajouter au vocabulaire sportif: seuil aérobie, anaérobie. Les premiers cardio-fréquencemètres "POLAR" apparurent sur le marché. L'ère de l'entraînement scientifique pouvait commencer. La VO2MAX devenait la référence absolue. Personnellement, après plus de quarante de course à pied je ne savais même pas que j'en avais une ! Comment la calculer sans passer par un laboratoire? Les méthodes pullulent. Chaque spécialiste a la sienne, infaillible, "il faut courir tant de mètres, relever sa fréquence cardiaque puis repartir etc...et puis, rentré chez soi, à l'aide de graphique sur papier millimétré et de calculette scientifique, tracer les courbes pour faire apparaître le chiffre fatidique avec son lot d'espoir et de déception. Telles les belles d'antan qui interrogeait leur miroir "Suis-je belle ?" Maintenant le coureur questionne sa VO2 Max. "Ai-je les capacités de champion ou non?" Vous verrez bientôt qu'à la naissance on mesurera la VOMax des bébés pour déceler les futurs champions! Sur la ligne de départ la fête à disparu. Chaque coureur s'auto-programme suivant un plan marche établi par ordinateur. Il est d'ailleurs inévitable que demain, la technique du "puçage", pour reprendre une expression employée par Pascal ORY dans le tome 3 de l'excellent ouvrage HISTOIRE DU CORPS dirigé par Georges VIGARELLO aux éditions du Seuil, permettra par la somme d'informations qui pourront être recueillies une approche encore plus pointue sur l'état et les possibilités de l'individu en vue d'améliorer ses performances. Et tout le monde s'engouffrera dans ce nouveau filon.
Alors quand le nom du professeur CONCONI fut prononcé dans une affaire de dopage concernant la plupart des athlètes de sports différents, qui étaient passées par son centre d'entraînement, personne ne s'est interrogé sur le fait que ses théories d'aérobie et d'anaérobie n'étaient peut-être qu'un écran pour masquer d'autres pratiques condamnables. Le pli était pris: EMA, FCM, BPM, VMA les sigles barbares fleurissent devant expliquer l'inexplicable. Pourquoi un jour on marche et le lendemain on se traîne ! Associé à cela, les régimes alimentaires ont leurs adeptes: régime dissocié, scandinaves, les boissons énergétiques sont sur les tables de ravitaillement. Le XL1 régnait en maître en 75 et même les "VERTS" de St Etienne en consommait à la mi-temps!
Depuis la concurrence fait rage sur ce marché et les coureurs sont l'objet de toutes les sollicitations. Des stages sont organisés, les conseillers techniques abondent. Mais une question se pose. Hormis les champions qui eux sont suivis, pris en main par les fédérations, les groupements sportifs, les teams spécialisés, quel est l'intérêt pour un jogger moyen de s'engager dans la spirale de la performance ?
Et cette question me permet d'aborder un sujet délicat qu'il ne faut pas éludé et qui rendrait cet exposé incomplet si je ne l'évoquais pas.
J'ai parlé au début de l'évolution de la course sur route dans les deux sens et je crois hélas qu'il faut classer le chapitre suivant dans la case "négatif"
La course sur route était au début parée de toutes les vertus, contre le stress de la vie moderne, contre l'obésité, le cholestérol, bref c'était la panacée à tous les maux, et si beaucoup y ont retrouvé à travers elle la joie de vivre et une santé, d'autres sont devenus de fidèles clients des kinés, ostéopathes, chirurgiens ou neurochirurgiens. Combien sont-ils encore en activité ceux qui formaient les premiers pelotons? Ne nous cachons pas la vérité, cette discipline s'est avérée au fil des années traumatisante et donc doit être pratiquée avec précaution et être consommée avec modération. Mais ce mot a-t-il encore une résonance aujourd'hui quand le culte de la perf est loué quotidiennement, conditionnant la position sportive et sociale au sein des pelotons avec comme conséquence quelquefois, et plus souvent qu'on ne croît, l'utilisation de produits interdits. Si dans les années 70, le plaisir de courir , l'ivresse des longues distances à découvrir, la fierté d'avoir ouvert de nouvelles voies stimulaient le coureur, par la suite la soif de victoires en tous genres, l'obsession du classement et du temps, la peur de l'échec, la création de nombreux challenges en tous genres ont entraîné l'apparition de plus en plus fréquent du dopage dans le peloton. L'exemple venant d'en haut, il était normal mais inquiétant que les catégories inférieures allaient s'engager dans la même voie. Un coureur pas très doué m'a avoué se doper, non pas pour arriver premier, mais pour ne pas arriver dernier ! Ou commence le dopage? Le question est difficile, la réponse encore plus., mais la France détenant le record de la consommation de médicaments, la moindre prise d'un quelconque produit destiné soit à donner un coup de fouet, soit à masquer la fatigue si cela est anodin au bureau, à l'usine, peut constituer un danger réel dans l'exercice d'un sport exigeant. La lutte contre le dopage dans le milieu de l'élite se heurte aux pires difficultés. Que peut-elle faire alors au niveau des non-licenciés, du jogger moyen ? Et pourtant les issues sont quelquefois tragiques, mais passent inaperçues d'où leur danger. Impossible de les citer en exemple, en mauvais exemple. Une loi de l'omerta semble peser sur les pelotons. Ne minimisons pas l'ampleur de ce fléau, il est réel et il est du devoir des anciens, des responsables d'associations de le dénoncer haut et fort.
Alors si j'ai réussi dans cet exposé à montrer l'évolution de la course sur route depuis quarante ans, il faudrait peut-être pour le Mouvement Spiridon évolué aussi, adapter des formules qui ne cadrent plus avec ce qui se passe aujourd'hui.
Et je pense notamment au slogan qui nous a tous enchanté à l'époque "La perf d'accord, la fête d'abord". Au vu des lésions physiques que nous avons constaté autour de nous depuis trente ans, à la lumière des pratiques dangereuses qui s'installent dans les pelotons, ne faudrait-il pas y ajouter maintenant
"La perf d'accord, la fête d'abord, la santé surtout"